En 1995 Joe Johnston réalise Jumanji, adaptation d’un roman pour enfants sorti quelques dix ans plus tôt. Mais il propose surtout le dernier bastion d’un cinéma tout public « à l’ancienne » vivant ses dernières heures.

Moins médiatisé qu’un Steven Spielberg, Joe Johnston n’en est pas moins un maker plein de talent. Ce dernier a participé à plusieurs objets cinématographiques cultes, notamment Star Wars et Indiana Jones, pour lesquels il a tenu un rôle de concepteur et de directeur artistique.

Après plusieurs films en collaboration avec Disney, chacun ayant eu un succès et un panache aléatoire (tout le monde a vu Chérie j’ai rétréci les gosses ; tout le monde devrait avoir vu Rocketeer), Johnston s’attelle au portage d’un roman de Chris Van Allsburg édité en 1981. Le papa de Boréal Express (le futur Pôle Express de Zemeckis) et Zathura (adapté par Jon Favreau) y conte l’histoire de deux frère et soeur laissés seuls une soirée par leurs parents, et qui vont trouver un jeu de société fantastique rendant tous les dangers possibles.

Réflexions autour d’un lancé de dés

L’adaptation cinématographique va largement modifier les paramètres de l’histoire, ajoutant un niveau d’analyse non négligeable. Les deux enfants, désormais orphelins et élevés par leur tante, ne sont plus à l’origine de la partie. Ils ne font que reprendre celle d’un certain Alan Parrish, démarrée vingt-six ans auparavant… puisque tout au long de cette période, le jeune garçon s’est retrouvé enfermé dans un monde cruel et dangereux, attendant sa libération.

Dans la jungle tu attendras. Un cinq ou un huit te délivrera.

Ce point est l’illustration de la principale réflexion du film : Jumanji pose la question des actes et leurs conséquences. Le personnage d’Alan cristallise particulièrement cette idée. Il est à l’origine de la découverte du jeu, va payer cher sa décision de jouer malgré les alertes, mais entrainera également avec lui sa partenaire de jeu de l’époque, les frères et soeur Judith et Peter, ainsi que tout le reste de la ville envahie par des hordes d’animaux sauvages, entre autres.

Dans la première partie du film, Alan est également à l’origine d’un acte ayant pour conséquence la destruction d’une machine dans l’usine de son père. Son silence ira alors jusqu’à faire renvoyer un des employés.

A la fin de l’expérience Jumanji, lorsque la partie est terminée, Alan a la chance de pouvoir tout recommencer puisqu’il est replacé à l’époque du début de partie, vingt-six ans plus tôt. Il commencera par avouer sa faute auprès de son père, ne conduisant plus à un licenciement.

Ce père est tout d’abord vu comme un castrateur. En conflit avec son fils sur son avenir, ce dernier laissera pour ultime message à son père qu’il le déteste…

Un chasseur venu de sauvages contrées fait de toi un enfant apeuré.

Le Jumanji ne va pas se gêner de rappeler à Alan son choix ce soir là. Notons au passage que le chasseur Van Pelt, provenant du jeu et dont le seul but est d’éliminer Alan avec son fusil, porte les traits de son paternel… Bien que le « vieil » Alan (incarné par un Robin Williams cabotinant avec génie) ne semble pas en avoir vraiment conscience. Alan prendra conscience que ses parents sont morts de chagrin en son absence. Et la figure du père changera finalement, en toute fin de film et permettra à Alan d’expérimenter à la fois la rédemption et le pardon.

L’avènement d’un autre temps

sous couvert d’une aventure au tour par tour menée tambour battant, Jumanji est le dernier film d’une vieille tradition de divertissement familial, où l’intelligence savait trouver sa place. Où le goût de l’aventure n’était pas encore noyé totalement sous les effets numériques. Mais où miser des milliers, voire millions de dollars sur un film destiné aux enfants commençait à sembler fou…

Car il était vrai que sur la première moitié des années 90, les enfants étaient les rois d’Hollywood. Ainsi, dans ces premières années, on retrouve systématiquement le Disney annuel caracolant en tête parmi les trois premiers du box office. En 1991, Croc-Blanc fait alors plus d’entrées en France que le cultissime Silence des Agneaux… qui n’est pas vraiment tout public, j’en conviens.

En 1995, une sortie va sonner le glas pour la nouvelle ère Disney, et donner un sacré coup de vieux à Jumanji : Toy Story et Pixar rebattent les cartes en proposant à la jeune génération une animation full CGi qu’ils ne quitteront plus jamais.

A ce propos, le film a vieilli ; les années 90 n’ont pas épargné tous les films de la même manière. Il est ainsi bien moins pénible de revoir Jurassic Park, bien que celui-ci soit sorti deux ans plus tôt des mêmes studios ILM… Mais ne tirons pas sur l’ambulance.

Les années suivantes seront l’avènement de l’ère des blockbusters plus adultes, véritables machines à cash, où des moyens financiers démesurés sont engloutis dans le seule but d’en générer encore plus. La course démarre dès 1996 avec Independance Day, puis viendront la sortie de la trilogie Star Wars : Edition Spéciale, Titanic (1997), Armageddon (1998), Matrix (1999)… Le « fun » n’est pas nécessairement mis sur la touche, mais présenté sous un angle beaucoup plus moderne. C’est par exemple le chemin pris par Men In Black de Barry Sonnenfeld en 1998.

Robin for ever

Le regretté Robin Williams ne retrouvera ce genre de cinéma familial qu’en 2006 avec La Nuit Au Musée ; film qui, par ailleurs, a d’une certaine façon ressuscité le genre avec un grand respect et beaucoup d’intelligence (et non, nous ne parlerons pas de Flubber). Dans ce film, Williams n’est plus la tête d’affiche, au profit de Ben Stiller. Plus en retrait, il interprète ici Theodore Roosevelt, président américain jamais avare de philosophie et de bons conseils.

Comme Jumanji, Robin Williams portera le souvenir et la bonne mémoire d’un cinéma qui nous a fait rêver, et, par souci de transmission, qui fera rêver la génération suivante.